J’ai relu Une si longue lettre de Mariama BA

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Drôle de titre pour un billet, diriez-vous. Et vous avez raison. J’ai relu le roman « Une si longue lettre » de l’écrivaine sénégalaise Mariama BA, et puis quoi encore. Ce que je voulais ajouter, c’est que j’ai aimé. J’ai tellement aimé que j’ai décidé de partager cela avec vous. Un contenu pertinent et toujours d’actualité, c’est de ça qu’il s’agit ici. C’est peut-être le début d’une nouvelle tendance sur ce blog, parler de mes lectures, certainement pas toutes mais uniquement celles que je trouve réellement pertinentes et qui nécessitent d’être partagées avec vous chers abonnés, lecteurs fidèles ou curieux passagers volages. Aujourd’hui, 20 novembre, c’est la journée internationale des droits de l’enfant mais on n’en parlera pas ici. En tout cas, pas directement. On parlera plutôt de la situation des femmes sur le continent. Revenons donc à l’essentiel du sujet.

Une si longue lettre est un roman à ne plus présenter. Classique de la littérature africaine, il est incontournable quand il s’agit de recommander des livres d’auteurs africains francophones. Écrit en 1980, il n’en demeure pas moins d’actualité au regard des thématiques abordées, notamment les marques d’un féminisme naissant sur le continent africain.

L’auteure est sénégalaise, (je ne vais pas oublier de vous dire tout mon amour pour les écrivains sénégalais), et décrit dans ce roman un portrait peu reluisant de la société sénégalaise de l’époque, majoritairement musulmane, par rapport à la condition de la femme.

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Il s’agit d’une confidence ou d’une confession, bref il s’agit d’une lettre adressée à une amie ; et longue elle l’est. Dans ce chef d’œuvre, elle parle du mariage, de l’éducation des enfants, du rôle de la femme, mère et épouse et des conséquences de la polygamie notamment le traumatisme que vivent la plupart des femmes qui se retrouvent un matin avec une coépouse et la religion musulmane. En lisant cette œuvre, on se donne le droit de classer Mariama BA parmi les féministes africaines engagées pour dénoncer les traitements dont sont victimes les femmes sous les tropiques. Le comportement masculin y est bien décrit avec peu de douceur et de délicatesse.

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Il ne s’agissait pas seulement de confession ou de confidence. Il s’agissait surtout de révolte et de dénonciation de la situation de la femme africaine. L’auteure, a, au fil des pages, montré que la femme africaine, instruite ou non, se retrouvait bien souvent à la merci de son mari et n’avait pas droit de parole quand il s’agissait de l’avenir du couple. Peu de femmes sont consultées ou informées du projet de polygamie de leurs époux. Elles se retrouvent bien souvent devant le fait accompli. J’ai apprécié le fait que la question de l’éducation des femmes et de leur émancipation y ait été abordée de manière intéressante. Selon elle, « la femme ne doit plus être l’accessoire qui orne, l’objet qu’on déplace, la compagne qu’on flatte ou calme avec des promesses. La femme est la racine première, fondamentale, de la nation où se greffe tout apport, d’où part aussi la floraison. Il faut inciter la femme à s’intéresser davantage au sort de son pays ».

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Mais au-delà de la situation de la femme, Mariama Ba parle aussi de l’importance de l’amitié dans les moments de deuil et de solitude. La valeur des amis qui aident les autres à traverser la souffrance, à porter leurs croix, qui offrent leurs épaules pour pleurer et qui sont prêts à débourser quelques billets de banque pour soulager une âme en peine. Il s’agit en outre d’émancipation de la femme, de ses études et de ses compagnies: des amitiés se sont nouées au cours des années d’études «  qui ont résisté au temps et à l’éloignement. Nous étions de véritables sœurs destinées à la même mission émancipatrice. Nous sortir de l’enlisement des traditions, superstitions et mœurs ; nous faire apprécier de multiples civilisations sans reniement de la nôtre ; élever notre vision du monde ; cultiver notre personnalité ; renforcer nos qualités ; mater nos défauts ; faire fructifier en nous les valeurs de la morale universelle ».

En parlant de polygamie, elle ne fait pas de cadeau: « Chaque vie recèle une parcelle d’héroïsme, un héroïsme obscur fait d’abdications, de renoncements et d’acquiescements, sous le fouet impitoyable de la fatalité ». « La polygamie de l’homme est-ce une folie ou une veulerie ? Un manque de cœur ou amour irrésistible ? N’est-ce pas reniement ? »

Elle refuse de valider et de comprendre l’infidélité masculine et des instincts polygamiques : « quand on commence à pardonner, il y a une avalanche de fautes qui tombent et il ne reste plus qu’à pardonner encore, pardonner toujours. Partir m’éloigner de la trahison. Dormir sans me poser de questions, sans tendre l’oreille au moindre bruit, dans l’attente d’un mari qu’on partage ». « Une femme est comme un ballon ; qui lance ce ballon ne peut prévoir ses rebondissements. Il ne contrôle pas le lieu où il roule, moins encore celui qui s’en empare. Souvent s’en saisit une main que l’on ne soupçonnait pas… »

Pour Mariama BA, la femme moderne, qui a un travail, n’en est pas moins libérée de ses obligations familiales : «  allez leur expliquer qu’une femme qui travaille n’en est pas moins responsable de son foyer. Allez leur expliquer que rien ne va si vous ne descendez pas dans l’arène, que vous avez tout à vérifier, souvent tout à reprendre : ménage, cuisine, repassage. Vous avez des enfants à débarbouiller, un mari à soigner. La femme qui travaille a les charges doubles aussi écrasantes les unes que les autres, qu’elle essaie de concilier… ». Pour elle, « En effet, chaque métier, intellectuel ou manuel, mérite considération, qu’il requière un pénible effort physique ou de la dextérité, des connaissances étendues ou une patience de fourmi. Le nôtre, comme celui du médecin, n’admet pas l’erreur. On ne badine pas avec la vie, et la vie, c’est à la fois le corps et l’esprit. Déformer une âme est aussi sacrilège qu’un assassinat… » « La mère de famille n’a pas de temps pour voyager. Mais elle a du temps pour mourir…. Et puis on est mère pour comprendre l’inexplicable. On est mère pour illuminer les ténèbres. On est mère pour couver, quand les éclairs zèbrent la nuit, quand le tonnerre viole la terre, quand la boue enlise. On est mère pour aimer sans commencement ni fin ».

Par ailleurs, elle invite tout être humain à assumer ses actes et à éviter la lâcheté en ces termes : « Les princes dominent leurs sentiments pour honorer leurs devoirs. Les autres courbent leur nuque et acceptent en silence un sort qui les brime ».

Dans les moments de dépression, l’auteure recommande aux personnes qui souffrent de se tourner vers les livres et le cinéma : « le cinéma, quel dérivatif puissant à l’angoisse. Films intellectuels, à thèse, films sentimentaux, films policier, films drôles, films à suspense furent mes compagnons. Je puisais en eux des leçons de grandeur, de courage et de persévérance. Ils approfondissaient et élargissaient ma vision du monde, grâce à leur apport culturel. J’oubliais mes tourments en partageant ceux d’autrui. Le cinéma, distraction peu coûteuse, peut donc procurer une joie saine. » 

Pour finir, Mariama Ba a un avis très moderne sur le mariage. Pour elle, la dissolution d’un mariage n’est pas un sacrilège : « Le mariage n’est pas une chaine. C’est une adhésion réciproque à un programme de vie. Et puis, si l’un des conjoints ne trouve plus son compte dans cette union, pourquoi devrait-il rester ?la femme peut aussi prendre l’initiative de la rupture ».

A la lecture de ce roman célèbre de la littérature africaine, on peut retenir bien plus que ce que j’ai relevé dans ce billet. C’est la raison pour laquelle je vous invite personnellement à vous faire votre propre opinion en lisant la fameuse Une si longue lettre.

14 responses to “J’ai relu Une si longue lettre de Mariama BA”

  1. […] J’ai encouragé ici mes lecteurs et surtout lectrices à lire des livres d’écrivaines comme Mariama Ba, Michelle Obama, Oprah Winfrey et bien d’autres. Cette liste n’est pas exhaustive. […]

  2. Avatar de audreyjoyceblog

    Quelle féministe a analysé l’écrit d’une autre féministe. Merci Docteur pour ta remarque 😅😅. Je note que tu as dit des choses que la blogueuse n’a pas dites 😂😂😂

  3. Avatar de AGBEMELE Kodjo

    C’est un livre que j’apprécie aussi particulièrement.
    Mais dans le billet, l’auteur a fait dire des choses que Ba n’a pas dit. Mais je comprends parfaitement. Quand une féministe commente et analyse l’écrit d’une autre féministe, il faut s’attendre à quoi… Je passe…

  4. Avatar de audreyjoyceblog

    Ce roman doit être relu de temps en temps pour vraiment s’approprier toutes les thématiques pertinentes y abordées et en faire une analyse au regard de l’actualité que nous vivons. La condition des femmes, même si elle a beaucoup évolué, n’est pas toujours reluisante. Merci d’avoir partagé avec nous ton expérience.

  5. Avatar de Françoise

    J’ai lu ce roman quand j’étais adolescente et je l’ai beaucoup apprécié ! L’histoire n’a fait que me conforter dans mes positions sur beaucoup de sujets comme le féminisme sur lequel je me documentais déjà.

  6. Avatar de audreyjoyceblog

    Merci Docteur Francisca. Merci d’être passée par ici.

  7. Avatar de KOUASSI
    KOUASSI

    Belle plume ma diplomate 👌👏👏👏

  8. Avatar de audreyjoyceblog

    Merci Honorable Juge Abraham pour ton passage remarqué par ici. La lecture est très importante. On ne peut pas s’en passer.

  9. Avatar de Abalo KAZOULE

    Super… C’est vraiment un plaisir de nous faire relire ces romans. Beaucoup de courage à toi.

  10. Avatar de audreyjoyceblog

    Merci petit frère. L’aventure ne fait que commencer.

  11. Avatar de audreyjoyceblog

    Oui. Ce roman il faut le relire à l’âge adulte pour comprendre que c’est une véritable réflexion sur la condition de la femme en Afrique. Merci d’être passé par ici.

  12. Avatar de Olivier GABIAM
    Olivier GABIAM

    *j’avais cerné*

  13. Avatar de Olivier GABIAM
    Olivier GABIAM

    J’avais lu ce roman en classe de 4eme. Est ce que ce j’avais cerner tous ces thématiques en ce moment ? Sans doute NON.
    Ma maman avait ce roman dans sa. petite bibliothèque. Avec tes commentaires, je comprend mieux pourquoi elle avait gardé jalousement ce roman dans sa petite bibliothèque.
    Merci beaucoup.

  14. Avatar de KOUBODENA
    KOUBODENA

    Courage grande soeur…Le meilleur reste à venir

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